Imaginez une femme assise dans la neige, le dos appuyé contre son sac à dos, les yeux grands ouverts, les cheveux fouettés par le vent. Elle semble faire une pause. Elle ne se reposera plus jamais. À 8 300 mètres d’altitude, sur la voie sud de l’Everest, le corps d’Hannelore Schmatz est resté visible pendant des années, silhouette figée qui accueillait chaque alpiniste osant s’aventurer aussi haut. Une sentinelle immobile que les grimpeurs ont appris à reconnaître, à redouter, et parfois à confondre avec une tente. Ce qui s’est passé le 2 octobre 1979 n’est pas simplement l’histoire d’une mort en montagne. C’est l’histoire d’une femme exceptionnelle, d’une décision prise à bout de souffle, et d’une montagne qui ne rend pas ce qu’elle prend.
Une alpiniste qui n’avait rien d’une dilettante
Née le 16 février 1940 à Ratisbonne, en Bavière, Hannelore Schmatz n’a pas découvert l’alpinisme par hasard. Aux côtés de son mari Gerhard Schmatz, elle s’est construite une carrière sérieuse en haute altitude, grimpant un nouveau sommet chaque année pour acclimater progressivement son corps aux rigueurs de l’altitude. En 1972, elle participe à une expédition allemande au Noshaq, sommet culminant à 7 492 mètres dans l’Hindu Kush. L’année suivante, en 1973, elle rejoint son mari sur le Manaslu, huitième plus haute montagne du monde à 8 163 mètres, aux confins du Népal. Autant d’étapes qui témoignent d’une progression méthodique, loin de l’improvisation.
Ce que l’on sait moins, et qui mérite d’être souligné, c’est qu’Hannelore n’était pas seulement grimpeur. Elle était l’architecte logistique de chaque expédition. Pour préparer l’Everest, elle a rédigé des centaines de lettres à des sponsors potentiels, loué un entrepôt au Népal pour stocker le matériel, et emballé plusieurs tonnes d’équipement en colis de 30 kg, pièce par pièce. Son mari l’a décrite lui-même comme « un génie absolu pour la procurement et le transport du matériel d’expédition ». Une femme de terrain, rigoureuse, chevronnée. Ce profil rend la suite d’autant plus troublante : comment une alpiniste aussi préparée a-t-elle pu mourir sur une montagne qu’elle connaissait mieux que quiconque ?
L’expédition souabe de 1979 : un couple, un rêve, un seul permis
L’expédition reçoit son permis du gouvernement népalais deux ans avant le départ, pour l’automne 1979. Gerhard Schmatz, alors âgé de 50 ans, en prend la tête. L’équipe est composée de huit alpinistes de nationalités différentes et de cinq sherpas, dont le fidèle Sungdare. Hannelore est la seule femme du groupe. La voie choisie est l’arête sud-est, la route classique depuis la face népalaise.
Voici la composition de l’équipe qui s’est élancée vers le sommet ce jour-là :
| Nom | Nationalité | Rôle | Destin sur l’expédition |
|---|---|---|---|
| Gerhard Schmatz | Allemande (Ouest) | Chef d’expédition | Sommet le 1er octobre, survécu |
| Hannelore Schmatz | Allemande (Ouest) | Alpiniste | Sommet le 2 octobre, décédée à la descente |
| Ray Genet | Américaine | Alpiniste expérimenté | Décédé à la descente le 2 octobre |
| Nick Banks | Néo-zélandaise | Alpiniste | Survécu |
| Hans von Känel | Suisse | Alpiniste | Survécu |
| Tilman Fischbach | Allemande (Ouest) | Alpiniste | Survécu |
| Günter Kämpfe | Allemande (Ouest) | Alpiniste | Survécu |
| Hermann Warth | Allemande (Ouest) | Alpiniste | Survécu |
Gerhard prend une décision stratégique avant le départ en altitude : il place Hannelore en queue de groupe, avec les deux derniers sherpas, pour qu’elle puisse faire demi-tour sans bloquer la progression des autres. Une disposition pensée comme une protection. Mais Hannelore ira jusqu’au bout, jusqu’au sommet, et au-delà.
Le 2 octobre 1979 : quatre heures pour changer d’histoire
Le 1er octobre 1979, le premier groupe, emmené par Gerhard lui-même avec Hermann Warth, Hans von Känel et deux sherpas, atteint le sommet. Ils redescendent au Col Sud le soir même. Le lendemain matin, à 5h00, c’est au tour du second groupe de s’élancer. Hannelore, Ray Genet, Tilman Fischbach, Nick Banks, Günter Kämpfe et le sherpa Sungdare quittent le Camp IV sous un ciel encore sombre. La météo, selon les propres mots de Gerhard, se dégrade visiblement tout au long de la journée. Il espère qu’ils feront demi-tour. Ils ne le feront pas.
Le groupe atteint le sommet dans l’après-midi, vers 13h20 selon certaines sources, en fin de journée selon d’autres témoignages. Cette incertitude n’est pas anodine : arriver tard au sommet signifie descendre dans le noir, dans le froid, avec des réserves d’oxygène et d’énergie déjà entamées. Hannelore Schmatz devient ce jour-là la quatrième femme de l’histoire à avoir atteint le sommet de l’Everest. Gerhard apprend la nouvelle par talkie-walkie depuis le bas. La fierté, on peut l’imaginer, se mélange à l’inquiétude. Car l’ascension n’est que la moitié du chemin, et sur l’Everest, c’est souvent la descente qui tue.
La décision fatale : s’asseoir dans la zone de la mort
Pour comprendre ce qui va suivre, il faut saisir ce que signifie concrètement évoluer au-dessus de 8 000 mètres. Dans ce que les alpinistes appellent la « zone de la mort », la pression atmosphérique chute de façon si drastique que chaque inspiration ne fournit qu’un tiers de l’oxygène disponible au niveau de la mer. Le corps entre en survie. Les fonctions cognitives s’effondrent les premières : le jugement, la capacité à évaluer le danger, la conscience du temps. Un alpiniste peut « savoir » intellectuellement qu’il est en danger sans que son cerveau soit encore capable de le lui faire ressentir correctement. C’est une forme de lucidité aveugle, et elle tue.
Lors de la descente, Hannelore et Ray Genet, tous deux épuisés, refusent de continuer. Les sherpas Sungdare et Ang Jangbu les implorent de ne pas s’arrêter. Inutile. Le groupe bivouaque à environ 8 500 mètres, en pleine zone de la mort, à la nuit tombante. Sungdare descend chercher de l’oxygène au camp précédent pour tenter de sauver Hannelore. Quand il remonte, la fatigue et le froid ont eu raison d’elle. Elle s’est assise. Elle n’a plus bougé. Elle avait 39 ans. Son corps sera retrouvé à 100 mètres au-dessus du Camp IV, exactement dans cette position, appuyée contre son sac, comme si elle attendait quelqu’un qui ne viendrait plus.
La sentinelle de l’Everest : quand un corps devient un repère
Pendant des années, le corps d’Hannelore Schmatz est resté là où elle est morte, sur le bord de la voie sud, parfaitement visible pour tous ceux qui tentaient l’ascension. Le froid extrême l’avait momifiée dans sa position assise, les yeux ouverts, les cheveux flottant à chaque rafale. Les alpinistes l’ont surnommée simplement « la femme allemande ». Certains l’apercevaient de loin et la prenaient pour une tente ou un rocher. C’est ce qu’a cru Chris Bonington en 1985, avant de réaliser ce qu’il regardait réellement.
Le témoignage le plus troublant reste celui de l’alpiniste norvégien Arne Næss Jr., qui a raconté sa rencontre avec la dépouille lors de son expédition de 1985 : assis à 100 mètres au-dessus du Camp IV, le corps semblait le suivre des yeux à chaque pas. Cette sensation, rapportée par plusieurs grimpeurs, dit quelque chose de profond sur ce que la montagne fait à ceux qui y passent. Quant à Sungdare, le seul survivant de la nuit du 2 octobre, il avait perdu plusieurs doigts et plusieurs orteils lors de cette nuit de bivouac forcé. Deux ans plus tard, il a accepté de retourner guider une expédition sur l’Everest, moyennant une rémunération supplémentaire. En 1984, une tentative officielle a été lancée pour récupérer le corps. Elle a tourné au drame.
Deux hommes morts pour la ramener : l’expédition de 1984
En 1984, la police népalaise organise une expédition au Col Sud, officiellement pour collecter les déchets laissés par les expéditions précédentes. La mission secondaire, non moins réelle, consiste à tenter de récupérer le corps d’Hannelore Schmatz. Deux hommes sont désignés : Yogendra Bahadur Thapa, inspecteur de police âgé de 36 ans, et Ang Dorjee, sherpa de 35 ans. Ils ne reviendront pas. Retrouvés encordés ensemble, victimes d’une chute, ils rejoignent la longue liste de ceux que l’Everest a réclamés.
Cette double mort pose une question que l’on préfère souvent éviter : jusqu’où va-t-on pour rendre sa dignité à un corps ? Sur l’Everest, la récupération d’une dépouille mobilise plusieurs alpinistes expérimentés, du matériel spécifique, des conditions météorologiques favorables, et expose les sauveteurs à des risques mortels. Sans compter les coûts logistiques considérables. Beaucoup de familles doivent faire le deuil de quelqu’un qui restera sur la montagne pour toujours. L’histoire de Yogendra Bahadur Thapa et Ang Dorjee montre que même la volonté humaine la plus sincère peut se briser contre la roche.
Emportée par le vent : la disparition définitive
L’Everest a finalement tranché lui-même. Une puissante rafale de vent a basculé les restes d’Hannelore Schmatz par-dessus le bord de la pente, les faisant rouler sur la face de Kangshung, le versant est de l’Everest, l’un des moins fréquentés et des moins accessibles au monde. Son corps y repose vraisemblablement pour toujours, perdu dans un secteur que peu d’humains verront jamais. Ray Genet, son compagnon de bivouac du 2 octobre, n’avait lui jamais été retrouvé. La montagne a gardé les deux.
Ce n’est pas un cas isolé. On estime qu’environ 200 corps demeurent aujourd’hui dispersés sur les pentes de l’Everest, la majorité dans la zone de la mort. Les raisons sont toujours les mêmes : le coût humain et financier d’une récupération est souvent disproportionné, les conditions rendent toute tentative périlleuse, et la montagne, avec ses vents et ses glaces, finit toujours par reprendre ce qu’elle garde. Certains corps sont devenus des points de repère géographiques pour les grimpeurs. Une réalité glaçante qui dit beaucoup sur la nature de ce terrain.
Ce que l’histoire d’Hannelore Schmatz dit encore aujourd’hui
On retient souvent de cette histoire l’image d’une morte. Rarement celle d’une pionnière. Pourtant, Hannelore Schmatz a atteint le sommet de la plus haute montagne du monde à 39 ans, en 1979, à une époque où les femmes en haute altitude étaient encore une exception. Son mari Gerhard, lui, a survécu. Il continuera à grimper, réalisera les Seven Summits et deviendra l’un des rares hommes à avoir gravi les plus hauts sommets de chaque continent. L’histoire retiendra surtout le fait qu’il était « le plus vieux à avoir atteint le sommet » lors de cette même expédition. Hannelore, elle, sera avant tout connue pour sa mort.
Ce déséquilibre n’est pas anodin. Il illustre une tendance persistante à réduire les femmes qui ont brisé des plafonds de verre à leur fin tragique plutôt qu’à leurs accomplissements. Ce que son histoire dit aussi, sur le plan médical et physiologique, c’est que la fatigue cognitive en altitude ne respecte ni l’expérience ni le courage. Les sherpas avaient raison. Elle le savait probablement aussi, quelque part. Mais à 8 500 mètres, le cerveau ne raisonne plus vraiment. Il cède. Les alpinistes les plus aguerris ne font pas exception à cette règle brutale.
Hannelore Schmatz a réussi l’Everest. Elle est morte en descendant. Ces deux vérités coexistent, et c’est précisément là que réside toute la complexité de son destin. Ce n’est pas la montagne qui a failli à sa promesse. C’est nous, si nous ne retenons d’elle que la chute, et non la hauteur à laquelle elle s’était hissée.


